L’affaire Viens – Métivier et Lubin en 1984

Dossier Spécial: Le garçon de 8 ans a disparu en 1984, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, le même jour que son ami, Wilton Lubin, 12 ans. Un garçonnet de 4 ans, Maurice Viens, disparaissait au même moment dans l’est de Montréal. Le cadavre du petit Maurice a été retrouvé quatre jours plus tard dans le sous-sol d’une maison abandonnée, à St-Antoine-sur-Richelieu, sur la rive-sud. Celui de Wilton Lubin a été repêché un mois plus tard, méconnaissable, dans le fleuve St-Laurent, près des îles de Boucherville. Le corps de Sébastien Métivier n’a jamais été retrouvé. 

Les événements

Dans la journée du 1er novembre 1984, trois garçons âgés de quatre, huit et 12 ans sont enlevés. Deux d’entre eux sont retrouvés morts et le troisième est toujours disparu.

Le premier rapt d’un enfant, Maurice Viens, se produit vers 14 h, sur la Rue Dorion, dans le quartier Centre-Sud, proche de la sortie du pont Jacques-Cartier. Il est retrouvé quelques jours plus tard, dans une maison abandonnée, à Saint-Antoine-sur-Richelieu. Il a été sodomisé et violemment battu.

Sébastien Métivier n'a jamais été retrouvé
Sébastien Métivier n’a jamais été retrouvé

Le même jour, vers 19 h, deux autres enfants sont enlevés, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, proche du tunnel Louis-H-Lafontaine. Le corps de Wilton Lubin est retrouvé sans vie dans le fleuve Saint-Laurent, à la hauteur de l’île Charron. Il a été battu, étranglé et poignardé.

Sébastien Métivier a disparu en même temps que Wilton, mais à ce jour, il n’a pas été retrouvé et l’enquête n’a pas donné de résultats. « Ça ne s’était jamais vu auparavant. Trois garçons qui disparaissent en seulement quelques heures.

 

 

Polygraphe à un suspect en 2011

La mère du garçon, Christiane Sirois, a fait cette étonnante révélation, en 2011, au cours d’une cérémonie commémorative  dans le quartier Hochelaga-Maisonneuveprès de l’église Très-Saint-Nom-de-Jésus, où Sébastien Métivier a été vu pour la dernière fois le 1er novembre 1984.

L’été d’avant, la section des crimes majeurs du SPVM avait réactivé l’enquête dans cette affaire lorsqu’une femme a pris contact avec Mme Sirois pour lui indiquer qu’elle connaissait l’identité du meurtrier de son fils. Après avoir échangé de nombreux courriels avec cette femme, Mme Sirois a décidé de la rencontrer à son domicile. «Elle pleurait, elle disait qu’elle n’était plus capable de vivre avec ça, qu’elle n’arrivait plus à dormir la nuit».  «Elle m’a dit qu’il y a 20 ans, l’homme lui avait confié que je ne retrouverais jamais mon fils vivant parce qu’il l’avait tué, découpé en morceaux puis laissé dans un terrain vague.»

Rencontre du suspect

Selon les informations que le journal La Presse avait reçu à ce moment , le SPVM a rencontré cette femme ainsi que l’homme qu’elle a identifié comme le kidnappeur de Sébastien Métivier. Ce dernier serait prêt à passer le test du polygraphe pour prouver son innocence.

Le service des communications de la police de Montréal a refusé de confirmer ces informations en 2011. «Nous avons effectivement réactivé l’enquête cet été, mais nous ne publiciserons pas nos techniques d’investigation», a affirmé le sergent Ian Lafrenière, porte-parole du SPVM en 2011 lors de cette révélation. «Plusieurs personnes ont été rencontrées cet été», avait-t-il ajouté. Aucune autre information sur ce sujet n’est sortie lors d’écrire ce dossier spécial sur Sébastien Métivier.

Quatre meurtres, un seul tueur ?

Maurice Viens 4 ans
Maurice Viens 4 ans

En 1984, Maurice Viens était âgé de 4 ans et vivait avec sa mère Francine et son frère Alexandre sur la rue Dorion dans un quartier pauvre du Centre-sud de Montréal, à quelques pas du pont Jacques-Cartier. Selon un texte d’André Cédilot publié en 1994 dans le cahier Les Grands Procès du Québec consacré à l’affaire Léopold Dion on apprend que le 1er novembre 1984 Maurice rentrait de la prématernelle. Peu après, c’est sans demander la permission à sa mère qu’il se serait ensuite dirigé vers le parc Rouen avec son ami Emmanuel Gagnon, lui aussi du même âge. C’est ainsi que Cédilot décrivait ensuite l’enlèvement :

Sur le chemin du retour, les deux bambins s’amusent dans la ruelle de la rue Dorion, à deux pas de leurs foyers respectifs. Il est environ 13h15 quand un inconnu, au volant d’une voiture, s’immobilise et invite les enfants à monter, en leur promettant des bonbons. Le petit Maurice acquiesce, tandis que son compagnon, plus craintif, court avertir Francine Viens. « Maurice est parti avec un monsieur », annonce-t-il à celle-ci.

En 2014, dans son documentaire intitulé Novembre 84, le cinéaste Stephan Parent retraça et interrogea le jeune Gagnon. Cette fois, la version du garçonnet devenu adulte laissa entendre qu’il n’avait rien vu. Il se serait simplement retourné sur le trottoir pour constater la disparition de Maurice. Alors, est-ce que Gagnon a vu le suspect et sa voiture ou rien du tout?

Mais revenons à Cédilot. Selon son texte de quatre pages, la police boucla rapidement le quartier avant d’organiser d’imposantes recherches auxquelles se greffèrent des bénévoles et 500 soldats.

Wolton Lubin
Wilton Lubin

Au cours de la même soirée du 1er novembre on rapporta les disparitions de deux autres garçons dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Il s’agissait de Wilton Lubin, un haïtien de 12 ans, et son ami Sébastien Métivier, 8 ans. Les médias mirent du temps à parler de cette dernière affaire, en plus de repousser la thèse de l’enlèvement en préconisant celle de la fugue. Des amis les auraient aperçus dans le secteur du Stade olympique, ce qui n’était pas impossible puisque la police de la CUM révéla que Lubin avait des amis dans le secteur du métro McGill. Toujours selon Cédilot, Lubin et Métivier seraient partis ce soir-là à la chasse aux voyous puisque la veille ils s’étaient fait voler leurs friandises récoltées dans le cadre de la fête de l’Halloween.

Trois jours plus tard, le blouson de Maurice fut retrouvé le long d’une route à Saint-Antoine-sur-Richelieu[3]. Le lendemain le policier Steven Lynch de la Sûreté du Québec de Portneuf et l’hypno-thérapeute Yvan Gagnon, mirent eux-mêmes sous hypnose un homme d’affaire de la rive nord de Montréal qui souhaitait garder l’anonymat. Ce Monsieur X, comme on le surnommerait par la suite dans les médias et sur Internet, se disait doué de sens extra-sensoriels. Il aurait « vu » un enfant s’amuser avec un homme, une étroite route de campagne, la traverse d’une voie ferrée et un chalet délabré. Le 6 novembre 1984, Yvan Gagnon se rendit au lieu indiqué, à savoir une maison abandonnée située à Saint-Antoine-sur-Richelieu.

À l’intérieur se trouvait le corps mutilé de Maurice Viens. Une vingtaine de minutes plus tard, les policiers de la Sûreté du Québec débarquaient sur les lieux. Certains prétendirent que Maurice Viens aurait été sodomisé et violemment battu, alors qu’en 1994 Cédilot disait que le petit garçon n’avait subi aucun sévice sexuel. Voici ce qu’il écrivait à ce sujet : « le corps mutilé de l’enfant gît à demi-nu dans un trou du plancher… Ses pantalons et ses sous-vêtements sont rabattus sur ses talons, il a été battu, il porte des marques de violence sur le visage et sur le bas du dos. L’autopsie révèle qu’il a souffert le martyre avant de mourir des coups de bâton qui lui ont été assénés et qu’en dépit des apparences, il n’a pas subi de sévices sexuels ».

Quoi qu’il en soit, Monsieur X devint automatiquement le principal suspect. Pour sa part, Yvan Gagnon abandonnera ensuite l’hypno-thérapie et refusera de commenter l’affaire.

Une lettre envoyée à la police de la CUM avant la découverte du corps laissa à penser que l’auteur était l’assassin puisqu’il y révélait des détails qui furent connus seulement à la découverte du petit cadavre.

Le 14 novembre 1984, on procéda à l’arrestation d’un chauffeur de taxi simplet âgé de 44 ans. En plein interrogatoire, il eut un comportement fort étrange, comme s’il s’adressait soudainement à une personne imaginaire se trouvant dans la pièce avec lui et les policiers. Bien que Jacques Duchesneau et ses collègues aient alors été convaincus de sa culpabilité, aucune preuve ne pourra permettre de déposer la moindre accusation contre lui. Pendant ce temps, la Sûreté du Québec s’intéressait à un autre déficient mental dont l’identité ne sera jamais révélée pour les mêmes raisons.

Le 2 décembre 1984, le corps de Wilton Lubin fut retrouvé sur la rive du fleuve St-Laurent près de l’île Charron. Le garçon de 12 avait été étranglé et égorgé. Quant au corps de Sébastien Métivier, il ne sera jamais retrouvé. Dans son livre de 2013, le chroniqueur judiciaire Claude Poirier écrivait que « les policiers déclenchent tout de suite d’importantes recherches et ne négligent aucune piste. Tous les terrains vagues de l’est de Montréal sont ratissés, tous les édifices abandonnés du quartier sont fouillés et des affiches sont placardées d’un bout à l’autre de la ville. Mais les recherches ne donnent rien ».

En octobre 1987, on annonçait qu’un homme de 24 ans mentalement retardé venait d’avouer, mais l’affaire restera nébuleuse, sans aucun autre développement.

Jusque-là, le suspect le plus intéressant demeurait ce chauffeur de taxi mentalement qui « après avoir attaqué deux fillettes, avait été interné et déclaré inapte à vivre en société en 1975 », écrit Poirier. « Il avait été libéré de l’Institut Philippe-Pinel en 1992 dans la lignée des politiques de désinstitutionalisation amorcée dans les années 1960 au Québec. Je l’ai interrogé avec le reporter Georges-André Parent. Sa photo a paru en première page d’Allô Police, dans le but de recueillir des preuves contre lui. Mais cela n’a rien donné. Il a été interné de nouveau et on n’a plus jamais entendu parler de lui ».

Jean-Baptiste Duchesneau a tuer Sylvie Tanguay en 1974 à Québec
Jean-Baptiste Duchesneau a tuer Sylvie Tanguay en 1974 à Québec

La piste la plus sérieuse dans cette affaire fit son apparition en 1992. Grâce à des indices qui demeurent inconnues, la police fit certaines déductions qui la conduisirent à se tourner vers un certain Jean-Baptiste Duchesneau, alors âgé de 44 ans. Celui-ci, en plus d’avoir un lourd casier judiciaire, habitait à quelques rues seulement de Lubin et Métivier au moment des faits. Le 1er novembre 1993, les enquêteurs Roger Pilon et Guy Préfontaine rendirent visite à Duchesneau qui se trouvait alors derrière les barreaux à La Macaza, près de Mont-Laurier, pour avoir agressé sexuellement une jeune fille de 7 ans. Duchesneau fut surpris de se voir questionner sur le double meurtre de Lubin-Métivier mais il se montra ouvert à l’idée de passer le test du polygraphe deux jours plus tard. Or, le lendemain de cette rencontre, le 2 novembre 1993, alors que les enquêteurs effectuaient les démarches nécessaires pour obtenir sa libération temporaire afin de se soumettre au test, Duchesneau s’enleva la vie dans sa cellule. La veille, au moment de le quitter, Pilon et Préfontaine avaient constaté qu’il était « extrêmement tendu », pour reprendre les mots de Cédilot. Avant de se suicider, Duchesneau avait laissé une lettre aux policiers dans laquelle il ne s’incriminait cependant d’aucune façon.

Sylvie Tanguay, 7 ans tuer par Duscheneau
Sylvie Tanguay, 7 ans tuer par Duscheneau

Le plus intéressant, c’est que Duchesneau avait déjà commis un meurtre. En 1974, il avait assassiné Sylvie Tanguay, 7 ans, à coups de marteau. Il avait d’ailleurs été reconnu coupable à la suite du procès qu’il avait subi au palais de justice de Québec. Selon Cédilot, il aurait été libéré en 1983 pour venir s’installer à Montréal

Bien qu’il sera difficile un jour de prouver hors de tout doute raisonnable que Jean-Baptiste Duchesneau ait été le tueur du 1er novembre 1984, Cédilot mentionnait que le scénario le plus probable était à l’effet que Lubin et Métivier, à la recherche des voleurs de bonbons, soient tombés par hasard sur Duchesneau qui leur aurait proposé de les reconduire en voiture. En fait, Duchesneau avait été rencontré dès novembre 1984 lors de l’enquête de voisinage. Sa concubine de l’époque aurait d’ailleurs été bien avertie de ne pas parler de son lourd passé.

La lettre reçu par la police en novembre 1984 et qui semble avoir été écrite par l’assassin fut-elle comparée avec l’écriture de Duchesneau? Servira-t-elle un jour pour confondre un autre suspect? Certes, il faudrait d’autres preuves puisque l’analyse graphologique est insuffisante à elle seule pour faire condamner qui que ce soit.

Ce sont les événements entourant le triple drame du 1er novembre 1984 qui incitèrent Susan Armstrong et Marcèle Lamarche à créer l’organisme Enfant-Retour Québec. En 2011, la mère de Sébastien Métivier, Christiane Sirois, informa Claude Poirier qu’une femme lui avait confié avoir obtenu les confidences d’un homme qui « lui avait déclaré qu’on ne retrouverait jamais Sébastien vivant parce qu’il l’avait découpé en morceaux. La même année, Nadia Fezzani, journaliste qui s’est spécialisé dans la rencontre de tueurs en série, mentionne la présence du tueur en série surnommé Montreal Boys Slasher. Malheureusement, les probabilités d’élucider un jour cette affaire semblent minces.

Sylvie Tanguay n’avait que 7 ans lorsqu’elle a été sauvagement assassinée par Duchesneau dans la région de Québec. En 2014, dans son documentaire Novembre 84, le cinéaste Stephan Parent ne fit aucune mention du cas de Duchesneau, présentant plutôt son hypothèse selon laquelle il s’agirait d’un autre suspect qu’il surnomme « le chambreur », qu’il croit aussi responsable de l’enlèvement de Cédrika Provencher survenu en juillet 2007 à Trois-Rivières.

Dans un documentaire de Loïc Guyot diffusé au Canal D, Jacques Duchesneau parlait de « cicatrice à l’âme » pour expliquer au public que cette affaire ne l’avait jamais quitté. Dans ce document visuel, les deux seules pistes envisagées sont celle du mystérieux chauffeur de taxi et de Jean-Baptiste Duchesneau.

Source: historiquementlogique.com et La Presse